ÊTRE ADULTE OU LA NOTION DE RESPONSABILITÉ
- 26 juin
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Dans mon précédent article j'ai parlé de parentalité consciente. De cette idée que l'enfant ne devrait pas porter le destin amoureux de ses parents. Qu'il ne devrait pas devenir la preuve, le ciment ou la réparation d'un couple. Qu'il devrait pouvoir sentir que l'amour qu'on lui porte ne dépend pas de la survie de l'histoire sentimentale des adultes.
Cette réflexion amène forcément à une autre question. Une question plus large. Plus intime aussi et peut-être encore plus dérangeante dans ce qui est d'aller observer nos mécanismes.
Qu'est-ce que cela veut dire, être adulte ?
Parce qu'au fond dès que l'on parle de couple, de famille, d'enfant, de séparation, de choix de vie, de fidélité, de devoir, on se heurte très vite à cette vieille phrase entendue et ré entendue "Il faut être responsable".
Mais responsable de quoi exactement ? Responsable selon qui ? Responsable de la vérité ou responsable de la forme ? Responsable de la vie réelle ou responsable de l'image que l'on doit maintenir ?
Nous avons grandi avec une idée inculquée très particulière de l'âge adulte. Une idée que nous avons souvent reçue sans même la questionner ben oui les adultes ont toujours raison ... Être adulte ce serait tenir. Encaisser. Rester. Assumer. Ne pas faire de vagues. Ne pas trop écouter ce qui bouge à l'intérieur. Ne pas bouleverser l'ordre établi. Ne pas casser ce qui a été construit. Ne pas décevoir. Ne pas déranger. Merci au revoir ...
Être adulte dans l'imaginaire collectif c'est souvent rester à sa place. Même quand cette place étouffe. Même quand elle ne ressemble plus à la vie. Même quand elle demande de se couper d'une partie de soi. Même quand elle exige de sourire proprement au milieu d'un effondrement intérieur.
On appelle cela la stabilité. La maturité. Le sens des responsabilités.
Mais j’ai envie de poser la question autrement "est-ce vraiment de la responsabilité ou est-ce simplement de l'obéissance à un modèle ancien ?".
Parce que tenir coûte que coûte n'est pas toujours une preuve de force. Parfois c'est de la peur. Parfois c'est du conditionnement. Parfois c'est une loyauté inconsciente envers ce qu'on nous a appris. Parfois c'est l’incapacité à imaginer une autre manière d'être digne que celle de se taire, de serrer les dents et de continuer.
En réalité on confond beaucoup la responsabilité avec l'endurance comme si l'adulte le plus fiable était celui qui pouvait supporter le plus longtemps une situation qui n'a plus de sens. Comme si la souffrance silencieuse donnait une valeur morale. Comme si plus on se sacrifiait plus on prouvait que l'on aimait. Comme si l'amour devait forcément contenir une part d'effacement de soi pour être considéré comme profond.
Il y a quelque chose de très étrange là-dedans. Quelque chose que nous avons tellement intégré que nous ne le voyons presque plus. On nous apprend à tenir mais pas à discerner. On nous apprend à rester mais pas à sentir si ce dans quoi l'on reste est encore vivant. On nous apprend à préserver la structure mais pas à regarder ce que cette structure contient réellement. On nous apprend à être loyaux mais pas à vérifier si cette loyauté ne devient pas une trahison de soi.
Mais être responsable est-ce maintenir une structure parce qu’elle existe ou est-ce avoir le courage de regarder si cette structure protège encore vraiment la vie ? Parce qu'une maison peut être debout et pourtant ne plus être un foyer. Un couple peut être ensemble et pourtant ne plus être un lieu d'amour. Une famille peut avoir l'air intacte et pourtant fonctionner sur des silences, des renoncements, des tensions, des solitudes côte à côte.
De l’extérieur, tout tient. De l’intérieur, parfois, tout s’éteint. Et pourtant on continue à appeler cela "assumer".
On dit :
"Il faut être adulte."
"Il faut penser aux conséquences."
"Il faut faire des efforts."
"Il faut tenir."
"On ne peut pas tout envoyer balader."
Et c'est vrai.
On ne peut pas tout envoyer balader sans réflexion.
On ne peut pas confondre liberté et impulsion.
Mais l’inverse est vrai aussi.
On ne peut pas appeler "responsabilité" chaque renoncement à soi.
On ne peut pas appeler "amour" une endurance sans joie.
On ne peut pas appeler "fidélité" le fait de rester dans une forme qui ne porte plus rien de vibrant.
On ne peut pas appeler "maturité" le fait de disparaître doucement pour préserver une image.
Et c'est là que tout devient plus subtil.
Dans le discernement.
Discerner ce qui demande un effort et ce qui demande une trahison de soi.
Discerner ce qui traverse une crise et ce qui n'a plus de vie.
Discerner ce qui peut être réparé et ce qui n'existe déjà plus que par habitude.
Discerner ce qui relève de l'amour et ce qui relève de la peur.
Discerner ce qui est un engagement vivant et ce qui est devenu une prison morale.
Parce que parfois tenir devient mentir.
Tenir pour ne pas choisir.
Tenir pour ne pas déranger.
Tenir pour ne pas être jugé.
Tenir parce qu'on a peur de l'effondrement.
Tenir parce qu'on ne sait pas qui l'on serait en dehors du rôle.
Et là je crois qu'il faut oser dire que ce n'est pas forcément de la responsabilité mais une forme très bien habillée de peur.
Une peur respectable, humaine, compréhensible. Nous ne sommes pas des êtres abstraits. Nous avons des histoires, des blessures, des loyautés, des modèles transmis, des culpabilités anciennes. Rien n'est simple.
Mais le fait que ce soit complexe ne devrait pas nous empêcher de regarder.
Et si devenir adulte c'était en réalité ne plus obéir mécaniquement à la forme.
Ne plus croire que rester est toujours plus noble que partir.
Ne plus croire que se sacrifier est forcément une preuve d'amour.
Ne plus croire que choisir sa vérité est forcément une preuve d'égoïsme.
La vraie responsabilité commence au moment où l'on cesse de transformer le mensonge en devoir.
Toutes ces questions sont inconfortables oui mais à mon sens nécessaires. Parce que la maturité n'est pas une posture. Ce n'est pas un décor. Ce n'est pas une façade bien tenue. Ce n'est pas un rôle que l'on joue jusqu’à ne plus savoir qui l'on est.
La maturité c'est la capacité de regarder le réel sans se raconter trop d’histoires.
Passer d'adultes fonctionnels à adultes conscients. Responsables.


