LE RÉVÉLATEUR
- il y a 8 heures
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Je voudrais revenir sur mon article précédent et le pourquoi de ce qui a rendu possible son écriture. En effet si j'ai pu l'écrire ce n'est pas parce que j'ai soudain trouvé une définition parfaite de l'amour et pourtant j'ai cherché croyez-moi !
Ce n'est pas non plus parce que j'ai enfin compris ce qu'il devait être pour tout le monde. C'est parce qu'à un moment donné quelque chose en moi est devenu visible.
Avant de pouvoir dire ce qu'est l'amour véritable pour moi il a fallu que je comprenne l'endroit exact où l'amour m'avait toujours fait mal.
Pas l'amour en général. Pas l'amour comme idée. Pas l'amour spirituel, immense, presque abstrait.
L'amour dans le corps. L'amour dans l'histoire.
L'amour dans cette zone intime où l'on ne pense plus seulement avec la tête mais avec ce que la vie a laissé en nous.
Pendant longtemps j'ai cru que ma blessure principale était l'abandon. Je l'ai souvent évoqué avec vous.
C'était l’explication la plus évidente.
La plus logique.
La plus visible.
Quand une histoire commence par une absence on croit forcément que tout se rejoue autour de cette peur-là : être quittée, être laissée, ne pas être choisie, ne pas être retenue mais ce que j’ai compris plus profondément c'est que derrière l’abandon il y avait une blessure encore plus silencieuse.
L'invisibilité. J'y ai fait référence dans un article en début d'année.
Ne pas être vue.
Ne pas être nommée.
Ne pas être reconnue dans ce que je ressens.
Ne pas avoir de place claire dans le réel.
Exister intensément quelque part mais sans que cela soit pleinement rejoint.
Et cette invisibilité ne vient pas de nulle part.
Dans mon enfance je n'ai pas seulement connu l'absence. J'ai aussi connu la négation.
Avant même d'avoir une histoire racontée, avant même d'avoir accès à une origine claire, quelque chose de mon existence avait déjà été placé hors champ. Cela ne veut pas dire que tous les enfants adoptés vivent les choses de la même manière mais chez moi ce sentiment a toujours été très fort. Celui de ne pas appartenir complètement. Celui d'être là mais pas tout à fait du même monde. Celui d'avoir une place mais une place fragile, une place à prouver, une place qui pouvait sembler accordée mais jamais totalement évidente.
Et à cela s'est ajoutée une autre forme d'invisibilisation. Sans entrer dans les détails j'ai aussi été tenue à l'écart par mes parents d'une partie de ma famille adoptive et ce encore plus en grandissant. Comme si une part du lien familial ne m'était pas vraiment destinée. Comme si je pouvais appartenir ici, mais pas là. Comme si mon existence devait rester partielle. Pour une enfant déjà née sous X, c’est violent parce que l'enfant qui arrive déjà avec une faille d'origine n'a pas seulement besoin d’être accueillie matériellement elle a besoin d'être pleinement inscrite quelque part. Elle a besoin que le réel lui dise "Tu as une place.".
Pas une place à moitié.
Pas une place sous condition.
Pas une place silencieuse.
Une vraie place.
Puis il y a eu les violences physiques et psychologiques.
Mais les coups ne parlaient pas seulement à mon corps ils disaient aussi quelque chose à mon identité ils me faisaient comprendre que je n'étais jamais assez.
Une mauvaise note. Une opposition. Une parole qui ne convenait pas. Une attitude jugée incorrecte. Une manière d'être qui dérangeait. Il y avait toujours quelque chose qui n'allait pas.
Et quand un enfant est frappé ou rabaissé parce qu'il ne correspond pas à ce que l'on attend de lui, à l'image que l'on s'est faite de l'enfant parfait il finit par comprendre "je suis une erreur".
C'est là que le doute s'installe.
Le doute sur sa valeur. Le doute sur son intelligence. Le doute sur sa perception. Le doute sur son droit d'avoir une opinion. Le doute sur son droit de s'opposer. Le doute sur son droit même d'exister.
On ne voyait pas vraiment l'enfant sensible que j'étais. On ne voyait pas mes qualités. On ne voyait pas ma profondeur. On ne voyait pas mes capacités. On ne reconnaissait pas ce qui existait pourtant déjà en moi.
C'est cela aussi l'invisibilité quand c'est violent et que c'est répété.
Et puis il y a une autre violence.
Ce n'est pas seulement d’être maltraitée c'est d'être maltraitée dans un environnement où d'autres voient, devinent, sentent parfois mais ne nomment pas.
On voit mais on ne dit rien. On sait mais on ne fait rien. On laisse l'enfant seul avec ce qu'il traverse.
Et cette incompréhension là est terrible parce qu'elle ajoute une deuxième blessure à la première.
La première dit "Ce que tu vis est violent". La seconde dit "Ce que tu vis ne mérite pas que quelqu’un intervienne.". C'est une invisibilisation supplémentaire. Non seulement la souffrance existe mais elle n'est pas reconnue. Non seulement quelque chose est anormal mais tout le monde continue comme si le silence était plus important que la vérité.
Alors, forcément plus tard certains silences ne sont jamais seulement des silences.
Certains flous ne sont jamais seulement des flous.
Certaines absences de reconnaissance ne touchent pas seulement le présent mais un endroit où l'on a déjà appris à douter de ce que l'on sentait. Un endroit où l'on a déjà appris que sa voix ne comptait pas vraiment. Un endroit où l'on a déjà été là sans être pleinement vue.
Si j'ai pu le comprendre c'est parce que cette blessure a été rejouée. Le lien l'a remise en scène d'un manière certes différente mais il a touché l'endroit précis où quelque chose en moi avait déjà connu l'absence de reconnaissance ajouté à la notion de famille, de place et de dysfonctionnement.
Et sans cela je n'aurais pas mis le doigt dessus. Je serais restée avec une idée générale de ma blessure.
Tant que cette blessure n'avait pas été rejouée elle restait diffuse. Elle agissait en moi mais je ne la voyais pas exactement.
Pourtant elle orientait mes attentes, mes peurs, mes réactions, mes choix. Elle m'amenait vers des situations où, à un moment donné, je redevenais invisible sans comprendre ni pourquoi ni que c’était précisément cela qui se passait.
Ou alors lorsque la situation ne me rendait pas invisible elle me faisait peur parce qu'être vue vraiment demandait de quitter un fonctionnement que mon corps connaissait depuis longtemps car être invisible, paradoxalement, je savais faire.
C'est cela que le lien vient faire il ne vient pas apporter une réponse immédiate il vient éclairer l'endroit exact où l'on ne se voyait pas encore soi-même.
Et quand cette scène arrive, oui, c'est bouleversant parce qu'au début on croit souffrir uniquement de ce qui se passe là, maintenant.
C'est pour cela que j'ai pu écrire l'article précédent parce que je ne parle plus de l'amour depuis une idée je parle depuis un endroit en moi qui a enfin compris ce qu'il ne peut plus traverser. Je ne cherche plus seulement à définir l'amour véritable j'ai compris pourquoi j'ai besoin qu'il soit clair.
En effet la blessure, une fois visible, devient une information essentielle. Elle dit "Ici il faudra de la parole." "Ici il faudra de la reconnaissance." "Ici il faudra de la clarté." "Ici il faudra de la présence."
"Ici il faudra un amour qui ne te rende plus invisible."
C'est cela qui a rendu possible l'écriture de mon article précédent. J'ai écrit depuis un endroit en moi qui a enfin compris ce qu’il cherche vraiment.
Et maintenant que je le sais je ne peux plus aimer et me laisser aimer depuis le même endroit que ce que j'ai fait dans ma vie jusqu'à présent.

