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LA CRYPTE ET LE FANTÔME

  • il y a 4 jours
  • 3 min de lecture

"Le fantôme s'évanouit dès lors que le secret est désigné".



Aujourd'hui je voudrais aborder avec vous une question qui touche à l'invisible. Au deuil. Que se passe-t-il quand il est impossible à faire ? Pour cet article je vais m'appuyer sur le travail de Nicolas Abraham et Maria Torok, célèbre couple de psychanalystes du XXème siècle.


Mes écrits ne se veulent pas jugeants mais explicatifs, mon but est de donner des clés pour comprendre ces héritages invisibles qui nous pèsent parfois et nous empêchent de nous réaliser. Et si, sans le savoir, certains d'entre nous étaient les gardiens d'un tombeau qui ne leur appartient pas ?


Dans leur ouvrage culte 'L'écorce et le noyau', ces derniers lèvent le voile sur une mécanique singulière : le deuil "bloqué". Ils nous expliquent comment un traumatisme inavouable chez un aïeul peut devenir une "crypte" dans l'esprit de ses descendants, transformant ces derniers en porteurs de "fantômes". Cela constitue une avancée radicale dans la compréhension des silences qui hantent les lignées humaines. Au cœur de leur recherche se trouve une distinction fondamentale entre le deuil réussi qu'ils nomment "introjection" et le deuil pathologique qu'ils qualifient d' "incorporation".


Tout repose sur la manière dont nous traitons la perte. Pour eux "l’incorporation est une fantasmatique de l'avoir, là où l'introjection est un processus de l'être". L'introjection est donc un mouvement d'expansion c'est à dire que la personne assimile la perte, en fait une partie de son histoire et grandit à travers elle. Là où à l'inverse, l'incorporation est un mécanisme de clôture absolue. Face à un événement perçu comme une catastrophe identitaire, et qui l'est à n'en pas douter au moment où il se produit, une perte indicible ou un deuil interdit, le psychisme refuse la douleur du détachement. Au lieu de laisser partir l'autre il est "avalé" si j'ose dire.


Pour ne pas sombrer le psychisme érige une "crypte". Cette crypte est une enclave interne, un monument du silence situé au cœur même du Moi, où la figure aimée perdue, est conservée intacte, comme emmurée. Abraham et Torok décrivent ce phénomène comme une "inhumation intrapsychique". On ne pleure pas le mort, on le garde en soi pour le soustraire au regard du monde et à sa propre conscience d'où mon terme "avalé". Cette structure génère un "Moi-clivé" qui doit gérer ce qu'ils nomment un "caveau psychique" où l'objet, au sens psychanalytique du terme, est vous l'aurez compris enterré vivant. La personne mène alors une existence duelle, d'un côté une façade de normalité, de l'autre une zone d'ombre pétrifiée.


C'est ici qu'apparaît la figure du "fantôme". Le fantôme n'étant pas le souvenir du défunt mais pouvant être un deuil resté en suspend mais aussi un secret de famille. Il est dans ce cas "le travail dans l’inconscient du secret inavouable d’un autre". Une formation psychique qui "n’est jamais passée par le conscient ". Le descendant ressent alors des angoisses qui ne lui appartiennent pas et manifeste des comportements pouvant être des comportements de répétition (syndrôme des dates, choix d'un métier, d'un lieu de vie, angoisse géographique, choix des prénoms, du partenaire ...) dont il ignore la source. Il est le témoin muet d'une douleur qu'il n'a pas directement vécue. Le fantôme se manifeste par des "métaphores actives", la personne met le traumatisme en scène dans sa propre vie comme s'il devait porter ce destin pour lui ou comme si elle servait à protéger celle qui a été brisée autrefois.


L'un des piliers de cette théorie est la notion de "langue de la crypte" ou "allosémie". La personne "cryptophore" utilise des mots ou des actes qui possèdent un sens de surface banal mais un sens profond lié au deuil scellé. C'est une langue cryptée, sans mauvais jeu de mots, où le mot ne sert plus à communiquer mais à dissimuler tout en désignant secrètement le drame. Par exemple l'obsession pour la solidité des murs ou la réussite matérielle peut devenir le "linceul de luxe", pardon pour le terme, d'une vérité qui ne doit jamais affleurer.


Enfin, les auteurs insistent sur le fait que cette situation ne concerne pas toutes les lignées mais qu'elle est hautement transmissible lorsqu'elle survient. Ce qui est resté indicible à la première génération devient un "fantôme" à la seconde. Reconnaître l'existence de cette crypte c'est identifier le deuil resté en suspens qu'il appartienne à un ancêtre ou qu'il soit le nôtre car parfois c'est notre douleur que nous avons enfermée pour survivre créant ainsi notre propre monument du silence. C'est cet acte de nommer qui permet de fissurer la pierre. En cessant d'être le "gardien d’un tombeau" intérieur on peut enfin recommencer à habiter pleinement sa propre vie et laisser le deuil, quel qu'il soit, faire son chemin.

© 2016 JUSTCALLMELUCIE

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