top of page

LE COMPLICE DU TOMBEAU

  • il y a 3 jours
  • 3 min de lecture

"Le complice n'aide pas à guérir, il offre une anesthésie qui fige l'autre dans l'impossibilité de sa propre métamorphose."



Il est important de préciser que ce mécanisme, comme tout ce qui est écrit dans mes articles je le répète, n'est pas décrit ici pour juger une intention ou une moralité. Il s'agit de mettre en lumière une dynamique inconsciente, partiellement, ou totalement consciente selon les personnes, celle d'un système de protection qui finit par devenir une entrave.


Le maintien d'une crypte psychique, cette enclave où est scellé un deuil impossible ou un traumatisme ancestral inavouable, comme évoqué dans mon article précédent, ne peut que rarement s'opérer dans l'isolement total. Pour que le "Moi-clivé" du porteur de secret puisse fonctionner malgré cette perte non métabolisée il a besoin d'un environnement qui valide son déni. C'est ici que l'on peut voir émerger ce que je vais appeler la figure du "complice du tombeau" un tiers qui, par sa présence et ses investissements, devient le garant de la clôture.


En prolongeant la théorie de Nicolas Abraham et Maria Torok on comprend que cette alliance n'est pas fondée sur une rencontre entre deux êtres souverains mais sur une co-maintenance du déni. Le Complice n'est pas nécessairement au courant de la nature de la perte tout comme il peut l'être mais quoiqu'il en soit il est celui qui accepte, sans poser de questions, les règles d'un jeu dont le but est de ne jamais nommer le vide laissé par l'absent ou par l'indicible.


Cette complicité peut alors emprunter deux chemins opposés mais tout aussi efficaces. Celui de l'aphasie où un silence de plomb entoure le trauma pour faire comme si le vide n'existait pas, ou celui de la saturation où l'on parle du passé sous un angle héroïque ou factuel pour empêcher l'émergence d'une émotion réelle. On parle alors sur le mort ou sur l'événement pour ne jamais avoir à parler de la disparition.


Ce lien s'articule souvent autour de ce que les auteurs appellent la "réussite réparatrice" mais il l'externalise. En effet ensemble le binôme sature l'espace de réalité factuelle par l'accumulation de biens, la gestion rigoureuse d'un patrimoine ou l'obsession pour les traditions immuables. Cette activité agit comme un contrepoids au vide intérieur. Plus le deuil est gelé plus la vie de surface doit être dense, pesante et indiscutable. Le Complice devient alors l'agent de maintenance de la façade. Dès qu'une émotion trop vive ou qu'une vérité extérieure menace l'équilibre du scellé, il ramène systématiquement le sujet vers le "faire", vers les devoirs ou vers la préservation de l'acquis.


Cette dynamique repose sur "l'allosémie", ce concept clé pour rappel, décrivant une langue à double sens où les mots concrets servent de codes secrets. Quand ils parlent de bâtir, de consolider des fondations ou de protéger des structures, ils s'assurent inconsciemment que le couvercle de la crypte est bien hermétique. Le tiers ne protège pas l'autre, il protège la clôture elle-même car sa propre sécurité psychique est désormais indexée sur la solidité de ce mur. Il offre au porteur du fantôme un confort de l'oubli qui fige le système dans une répétition ancrée.


Sortir de ce type de relation et de ce système de clôture exige une véritable exhumation symbolique. Le processus commence par la désidentification. La personne concernée doit reconnaître que sa rigidité ou son besoin de murs, de figé, ne sont pas sa nature mais un emprunt à l'histoire d'un aïeul ou la conséquence d'une perte non pleurée, en tous cas non exorcisée.


Désigner c'est briser "l'allosémie", c'est cesser de parler de logistique ou de patrimoine pour nommer enfin la lacune et l'angoisse. Cette introduction d'une parole authentique agit comme un acide sur le lien de complicité. La personne, dont la légitimité repose sur la façade, percevra souvent cette quête de vérité comme une trahison ou une agression destructrice. La libération finale survient lorsque le protagoniste principal accepte de traverser un désert d'angoisse, une phase où il a l'impression que s'il lâche ses murs il va s'effondrer. Il doit pourtant accepter l'effraction de la parole et la chute de la structure matérielle pour passer de l'incorporation à l'introjection permettant ainsi au vivant de réémerger.


On ne guérit pas en ignorant la douleur mais en transformant la crypte en souvenir. En se libérant la personne redécouvre sa capacité à éprouver de la joie et de la spontanéité. C'est ici que se produit le heurt définitif, abordé ci-avant, car si le porteur du deuil était, par essence, un être de mouvement entravé, le partenaire choisi pour protéger la crypte est, lui, bien souvent "dans la pierre" par nature. Ce choix initial était un miroir déformé, le vivant ayant cherché refuge dans le minéral pour ne plus sentir son propre vide. L'individu n'est plus le concierge d'un passé étranger mais le souffle de son propre futur.

© 2016 JUSTCALLMELUCIE

bottom of page