L'ANGLE MORT {2} : QUAND NOS DÉSIRS RÉPONDENT À UNE HISTOIRE QUI N'EST PAS LA NÔTRE
- 15 juin
- 3 min de lecture
« Et si le plus grand malentendu de nos vies était celui-ci : nous croyons savoir ce que nous voulons. »
Voici ce que j'écrivais il y a quelques semaines dans l'article L'ANGLE MORT : CE QUE JE DÉSIRAIS SANS LE SAVOIR.
À ce moment-là je vous exposais ce fait vertigineux : il est possible de désirer profondément quelque chose sans savoir que c'est précisément ce que l'on veut.
La compréhension que le désir n'est pas toujours accessible à la conscience ou en tous cas que la conscience peut être invisible au désir. Qu'il peut vivre en nous sous une forme illisible. Que nous pouvons passer des années à croire que nous savons ce qui nous correspond alors que nous ne savons tout simplement pas encore lire ce qui nous habite.
Aujourd'hui dans la continuité de cet article je souhaite à nouveau vous parler de désir.
En effet au cours de ce parcours je me suis aperçue que certains de mes choix n'avaient pas seulement été guidés par une mauvaise lecture de mes désirs mais qu'ils avaient été construits en réaction à une histoire qui n'était même pas la mienne.
Pendant longtemps j'ai cru que je m'étais construite librement.
Je ne voulais pas reproduire certains enfermements observés dans mon histoire familiale. Je ne voulais pas des mêmes renoncements, des mêmes impasses, du même vécu et j'ai appelé cela un choix.
En était-ce vraiment un ? Assurément non car lorsqu'une décision est prise pour ne surtout pas ressembler à quelqu'un, est-elle encore entièrement nôtre ?
Je croyais m'éloigner d'un schéma en ne voyant pas que j'étais en train d'en bâtir un autre qui ne me convenait pas. Une prison différente, plus sophistiquée peut-être mais dont l'architecture restait organisée autour du même point de départ.
Je ne vivais pas à partir de moi.
Je répondais à une histoire qui m'avait précédée.
Cette idée me semble aujourd'hui profondément philosophique et humaine. Nous nous racontons souvent que l'émancipation consiste à ne pas refaire ce que nos parents, ou nos ancêtres, ont fait mais le contraire n'est pas nécessairement la liberté.
Le contraire reste un dialogue avec ce qui a été parfois même une dispute silencieuse. Nous continuons à orienter notre existence à partir de ce que nous refusons. Nous restons attachés à ce que nous combattons.
La sociologie, la psychologie, ont montré combien les histoires familiales continuent de vivre en nous même lorsque nous tentons de leur échapper. Nous héritons de manières de penser, de peurs, de représentations de l’amour, de la réussite, du sacrifice, de la liberté et parfois nous héritons aussi du besoin de ne pas leur ressembler mais ce besoin lui-même nous lie encore à elles.
Alors une autre question apparaît non plus "que désirais-je vraiment ?" mais "ce que je désire aujourd'hui est-il une réponse à mon histoire ou une expression de moi-même ?".
À titre personnel cette question a déplacé quelque chose en moi. Elle m'a obligée à regarder autrement ce que j'avais appelé mes choix. À reconnaître que certaines décisions avaient été des stratégies de survie. Qu'elles avaient eu leur raison d’être mais qu’elles n'étaient plus ma vérité parce qu'au fond même si je l'ai crû elles ne l'avaient jamais été.
Nous faisons tous du mieux que nous pouvons avec ce que nous avons reçu. Nous essayons d'éviter certaines souffrances parfois même à d'autres en tous cas nous le pensons. Nous construisons des vies qui nous semblent protectrices.
Puis un jour autre chose émerge "Et si je cessais de vivre contre ?".
Que resterait-il de mes choix si je n'avais plus besoin de me protéger d'un passé qui n'est plus là ?
Qu'aimerais-je si je n'avais rien à réparer ?
Que construirais-je si je ne cherchais ni à reproduire ni à éviter ?
Et si devenir soi ne consiste ni à obéir à son histoire ni à s'y opposer mais consiste à cesser d'y répondre. À s'autoriser enfin à écrire autre chose car il existe une différence immense entre une vie bâtie à partir de la peur et une vie bâtie à partir de la vérité. Et je crois profondément qu'une partie du travail d'une existence consciente consiste précisément à apprendre à distinguer les deux.
Il est possible de ne pas savoir ce que l'on désire parce qu'il est possible de confondre son désir avec une réaction.
Si personne ne m'avait appris ce qu'il fallait fuir qu'aurais-je spontanément choisi d'aimer ?


