L’ANGLE MORT : CE QUE JE DÉSIRAIS SANS LE SAVOIR
- il y a 11 heures
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On pense souvent être l'expert de son propre cœur. On imagine que nos désirs sont des évidences, des forces claires qui nous orientent vers ce qui nous correspond. Nous prenons des décisions, nous construisons des relations, nous engageons des années de notre vie à partir d'une idée simple : nous savons ce que nous voulons.
Le vouloir est quelque chose de central chez l'être humain.
Nos choix, nos élans, nos ruptures, nos promesses reposent donc sur cette conviction que notre désir nous est accessible, qu'il nous est connu.
Et pourtant, mon parcours de ces dernières années m'a confrontée il y a quelques semaines à une possibilité que je n'avais jamais envisagée. Il est possible de désirer quelque chose profondément sans savoir que c'est précisément ce que l’on veut.
L'idée paraît presque absurde. Je sais.
Comment ce qui nous habite pourrait-il nous échapper ?
Comment un désir pourrait-il exister sans être reconnu par celui qui le porte ?
Je pensais jusque-là que l'on pouvait refuser un désir. Le nier. Fermer les yeux sur une évidence. Manquer de courage face à ce que l'on ressent.
Mais je n'imaginais pas autre chose.
Je n'imaginais pas qu'il soit possible de passer à côté de son propre désir simplement parce que l'on ne sait pas encore le reconnaître.
Pendant longtemps, j'ai cru savoir ce que je cherchais en amour. Comme tout le monde, j'avais des idées, des représentations, des certitudes. Je pensais connaître mes aspirations.
Mais ces certitudes étaient des lectures. Des lectures façonnées par l'histoire, les blessures, les croyances. À travers ces filtres je lisais mon propre désir comme on lit un texte dans une langue que l'on ne maîtrise pas encore. Les mots étaient là, sous mes yeux, mais je ne savais pas les comprendre. Plus précisément je ne savais pas comprendre ce qui me correspondait.
Il aura fallu quarante-cinq ans pour reconnaître ce que je cherchais réellement. Quarante-cinq ans pour comprendre que ce désir existait depuis longtemps mais que je ne savais pas encore le voir.
Ce parcours n'a donc pas créé quelque chose de nouveau. Il a levé un voile.
Et c'est peut-être cela qui est le plus dérangeant. La possibilité de vivre longtemps avec une lecture fausse de soi-même ou en tous cas de ses désirs, de ce qui nous correspond. De croire savoir ce que l'on veut alors que l'on ne sait pas encore lire ce qui nous habite.
Cette idée change beaucoup de choses. Parce qu'elle signifie que le vouloir, ce point d'appui que nous croyons si solide, peut être profondément instable.
Nous pouvons mener des existences entière sans avoir reconnu ce que nous désirons réellement.
Peut-être que le véritable vertige du désir humain se trouve là. Non pas dans l'impossibilité d'obtenir ce que l'on veut mais dans la possibilité de vivre longtemps sans savoir ce que l'on veut vraiment.
Et si le plus grand malentendu de nos vies, ou un des plus grand malentendu, était celui-ci : nous croyons savoir ce que nous voulons.


