VALEURS : DE LA LUMIÈRE MORALE À L'OMBRE INTÉRIEURE {Φ}
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Je me suis rendue compte au fil de ce parcours qu'il ne peut être regardé de façon binaire et mérite de la hauteur car il traverse bien plus qu'une "simple histoire". Il engage des dimensions psychiques, existentielles, symboliques obligeant à dépasser les jugements simplistes pour entrer dans une compréhension plus vaste de soi et de l'autre. Aussi face à un tel cheminement je ne peux pas revenir sans écrire sous un prisme philosophique car réduire cette expérience à une lecture uniquement affective serait en trahir la profondeur.
C'est pourquoi aujourd'hui j'aborde avec vous la question des valeurs et de leurs complexités car elles constituent ici un thème central. Un point de tension où se rencontrent morale, désir, conditionnement et vérité intérieure.
Les valeurs sont ce que nous tenons pour important. Elles orientent nos choix, structurent nos jugements, organisent notre rapport au monde. Justice. Loyauté. Fidélité. Honnêteté. Courage. Pureté. Responsabilité. Une valeur, en apparence, est une lumière. Elle éclaire. Elle donne une direction. Elle hiérarchise. Mais une question plus radicale surgit : que se passe-t-il quand une valeur n’est pas consciente ?
Philosophiquement une valeur n’est pas un fait brut. Ce n’est pas une donnée naturelle. Elle s'inscrit dans des faits humains, sociaux, historiques. Une valeur est une signification que l’on attribue à une manière d’être ou d’agir. Elle exprime ce que nous jugeons "bien", "désirable", "digne". Elle structure l’identité. Dire "Je suis fidèle." ou "Je suis loyal." n’est pas seulement décrire un comportement c’est affirmer une image de soi.
Mais une valeur vivante suppose, à mon sens et avec le recul, une chose essentielle : la conscience. En effet une valeur consciente est interrogée. Elle est choisie, examinée, assumée.
Elle peut être remise en question sans (le sans a ici toute son importance) que l’individu s’effondre.
Une valeur sans conscience cesse d’être un choix. Elle devient un automatisme. "On ne fait pas ça."
"Une personne bien ne ressent pas ça." "Ce n’est pas digne.". À ce moment-là la valeur n'est plus un acte libre elle est un programme intérieur. Elle agit à travers nous. Et c’est ici que le basculement s’opère : la valeur devient une croyance limitante.
Et lorsqu’une valeur se transforme en croyance limitante déguisée elle est presque toujours le produit d’un conditionnement intériorisé. Le conditionnement naît de l’éducation, du milieu familial, de la culture ou d’expériences affectives marquantes. Il s’installe souvent tôt ou avant même que la réflexion personnelle n'intervienne. Avec le temps ces schémas deviennent des évidences morales : "On ne fait pas cela.", "Une personne digne agit ainsi." (comme déjà exprimé plus haut). Ce qui était à l'origine un message transmis se fige en principe intangible. La croyance issue du conditionnement se pare alors du langage des valeurs et donne l'illusion d’un choix libre alors qu'elle fonctionne comme un automatisme. Une valeur authentique peut être interrogée, nuancée, adaptée. Un conditionnement, lui, se défend car il protège l'identité et apaise la peur d'être rejeté ou jugé. Ainsi, lorsque l'on agit non par conviction consciente mais par crainte des conséquences symboliques par exemple perdre l'amour, la reconnaissance, l'image de soi alors la valeur cesse d'être une orientation intérieure pour devenir une contrainte invisible. Car lorsque nous ne reconnaissons pas nos propres désirs, nos envies, nos contradictions, la valeur rigide devient un instrument de refoulement.
Toutefois lorsque la valeur sert à nier une part de soi, cette part ne disparaît pas. Elle glisse dans l'ombre. Si la valeur proclamée est "Je suis moral." mais que le désir réel est puissant et non reconnu, une tension se crée. Plus la valeur est inflexible, plus l’ombre s’intensifie. Ce que nous refusons de reconnaître en nous ne s’annule pas : il se déforme. Et c’est souvent là que surgissent les actes les plus paradoxaux ceux qui contredisent l’image morale que nous défendons.
Une valeur consciente intègre l’ombre. Une valeur inconsciente la combat. Plus nous nous identifions à une image morale idéale plus nous risquons de refouler ce qui ne correspond pas à cette image. Elle devient dangereuse lorsqu’elle sert à protéger un modèle plutôt qu’à servir la vérité intérieure.
La conscience ne détruit pas les valeurs. Elle les rend vivantes. Alignées. Sans conscience la morale produit de l’hypocrisie.
Et c'est sur ce point précis que dans le parcours intervient la chute.
On parle souvent de la chute comme d'un échec moral notamment au travers du dogme. Une faute. Une erreur. Un péché. Un dérapage. Mais spirituellement la chute a une autre fonction elle met à nu ce qui était caché. Tant que l'individu s'identifie à ses valeurs idéales "Je suis juste.", "Je suis loyal.", "Je suis pur.", "Je suis fort.", "Je suis spirituel." il vit dans une image de lui-même. La chute vient fissurer cette image. Et ce qui s'effondre ce n'est pas seulement une conduite c'est une identité.
Avant la chute il y a souvent une certitude : "Je sais qui je suis." "Je suis quelqu'un de bien." "Je ne ferai jamais ça." pendant la chute la cohérence se brise. Mais c'est précisément cette cassure qui devient initiatique car elle oblige à une question nouvelle "Qui suis-je vraiment si je ne suis pas l'image que je défendais ?".
Initiation ce mot a toute son importance il vient d'initiare : commencer. Et la chute est précisément le début d'une seconde naissance. Parce qu'elle fait tomber le masque. Parce qu'elle détruit l'orgueil spirituel. Tant que nous nous pensons "au-dessus" de certaines choses sous le prisme de valeurs conditionnées nous restons dans l'illusion. On pourrait presque dire que la chute nous ramène à notre condition humaine.
Elle mérite lucidité, responsabilité, transformation. Sinon elle devient répétition. Elle demande du courage parce qu'elle oblige à regarder ce que l'on ne voulait pas voir.
Et la vraie spiritualité commence sans doute là : quand l'individu cesse de se prendre pour son image idéale. Elle fait passer de la morale extérieure à une éthique intérieure. On ne devient pas plus pur on devient plus vrai. Et paradoxalement c’est après la chute que la valeur renaît parce qu'elle n'est plus une façade mais un choix lucide et cohérent avec son intériorité. La chute n'est pas le contraire de l'élévation elle peut même en être la condition.
Ce qui m'amène j'ai presque envie de dire "forcément" à évoquer l'authenticité. En effet elle est un alignement. Quand l'acte et l'intériorité se parlent. Quand ils se contredisent il y a fragmentation donc inauthenticité. L'authencité fait moins peur à l'âme qu'à l'égo puisqu'elle concerne la vérité intérieure. L'égo préfère être bon (faussement) que vrai. L'authenticité est le point d'arrivée du chemin.
Mais alors concrètement si je devais résumer en transposant au parcours que se passe-t-il ?
Une vérité intérieure entre en conflit avec l’ordre social. À ce moment-là trois chemins s’ouvrent. Se trahir pour préserver l’image et la paix extérieure. Transgresser brutalement sans conscience et créer du chaos.Traverser la tension lucidement, en assumant les conséquences.
C’est le troisième chemin qui est initiatique.
Transgresser n'est pas forcément immature. Mais transgresser sans conscience, oui. Il y a une différence immense entre "Je fais ce que veux." et "Je reconnais ce qui est vrai en moi même si ça bouscule." L'authenticité ne consiste pas à rejeter toutes les valeurs sociales. Elle consiste à ne pas leur obéir aveuglément. Une valeur devient juste quand elle est intégrée, pas subie.
La vraie question est "Suis-je prêt à assumer ma vérité ?" et c'est précisément là qu'entre en jeu la cohérence intérieure qui donne une force particulière : une paix qui ne dépend plus du regard extérieur.
L'article est déjà long au demeurant je voudrais quand même conclure avec une digression qui me semble importante sur l'authenticité.
Dans le cadre du lien à la différence avec d'autres expériences il ne révèle pas seulement soi. Il
révèle une altérité constitutive.
Sur un plan psychologique classique l’authenticité peut selon un certain prisme se comprendre comme cohérence intérieure : reconnaître ce que l’on ressent, l’assumer en soi. Si le lien est reconnu comme réel, structurant, révélateur d’une vérité profonde alors le maintenir dans la seule sphère intérieure crée une dissociation.
Pourquoi ? Parce que l'expérience n'est pas abstraite. Elle est incarnée. Elle a un visage, une parole, un impact. Elle a déplacé l’être dans le réel. Dès lors faire comme si le lien n'existait plus dans l’espace incarné alors qu'il est reconnu intérieurement comme essentiel, installe une fracture.
C'est une question d’unité.
Si la révélation a eu lieu elle demande cohérence. Cela signifie ne pas laisser l’expérience dans l’ombre de la non-existence. L’authenticité, ici, devient incarnation : faire exister dans le réel ce que l’on reconnaît comme vrai en profondeur.


