VERS UNE PARENTALITÉ CONSCIENTE
- il y a 8 heures
- 7 min de lecture
J'en ai déjà parlé ici mais ces derniers mois au fil de mes avancées personnelles ma réflexion s'est élargie. En tant qu'enfant d’abord. En tant que mère. En tant que femme. Et plus largement en tant qu'individu qui essaie de comprendre ce qui se joue dans nos liens, dans nos héritages, dans nos manières d'aimer, de transmettre et de construire.
J'ai beaucoup réfléchis à la famille, au couple, à l'enfant et à la place qu'on lui donne. C'est un sujet qui me tient profondément à cœur. Ceux qui me connaissent le savent la protection de l'enfant est pour moi quelque chose d'essentiel sans doute parce que ce sont précisément certains manques, certains défauts, au sens de ce qui a fait défaut, dans mon enfance, qui m'ont conduite à devoir réguler, adulte, des blessures que je n'avais pas choisies. Choisit-on vraiment ses blessures c'est encore un autre sujet ...
Aujourd'hui j'ai donc envie de partager avec vous une réflexion sur un schéma avec lequel nous grandissons presque tous, à des degrés différents, on se rencontre, on s'aime, on s'installe ensemble, puis comme une évidence on fait un enfant.
Dans l'imaginaire collectif l'enfant reste encore très souvent perçu comme le prolongement naturel de l'amour romantique. La preuve ultime que le couple existe. L'aboutissement logique de l’histoire d'amour. La suite du conte. Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants #disneyandprincessinside .
C'est une belle histoire, évidemment. Une histoire qui rassure. Une histoire qui donne du sens. Mais quand on observe la vraie vie, les séparations, les tensions, les couples qui s'éteignent, les enfants qui se retrouvent au milieu des tempêtes amoureuses des adultes, une question vertigineuse finit par se poser :
Et si nous faisions fausse route depuis le début ?
Je sais que cette réflexion peut déranger parce qu'elle vient toucher un modèle auquel beaucoup d'entre nous avons été profondément attachés. Parfois parce qu'il nous rassure. Parfois parce qu'il structure notre idée même de la famille. Mon intention n'est pas de juger ce modèle ni de dire qu'il serait mauvais en soi. Un couple aimant, vivant, tendre et conscient peut évidemment être un berceau magnifique pour un enfant.
Ce que je questionne ici c'est autre chose c'est l'idée que la sécurité intérieure d'un enfant devrait dépendre de la durée ou de la survie du couple amoureux de ses parents.
Et si, finalement, l'un des plus beaux cadeaux que nous pouvions faire à nos enfants était justement de dissocier notre histoire d'amour de notre rôle de parent ?
Non pas nier l’amour. Non pas dévaloriser le couple. Non pas dire que l'enfant ne peut pas naître d'une belle histoire mais reconnaître que l'amour amoureux et l'engagement parental ne reposent pas exactement sur les mêmes fondations.
Soyons honnêtes le modèle classique repose souvent sur une forme d'idéalisme romantique que nous interrogeons rarement. On se lance dans la parentalité portés par l'élan et par l’espoir sincère que cela durera toujours. On imagine que parce qu'on s'aime aujourd’hui on saura forcément construire demain. On fait alors reposer l'immense responsabilité de la famille sur les épaules du couple.
Or, l'amour amoureux est vivant. Et parce qu'il est vivant il fluctue. Il évolue. Parfois, il se transforme et il s'éteint. Il peut même renaître ailleurs.
Et cela ne fait pas forcément de lui un échec. Cela dit simplement quelque chose de la liberté humaine, de la vérité des êtres, de l'impossibilité de figer le vivant dans une promesse éternelle quand celle-ci devient une prison.
J'ai déjà évoqué le sujet du "rester coûte que coûte", des "c'est normal avec le temps que ce ne soit plus comme avant", des efforts qui deviennent sacrifice, du couple qu'on maintient parce qu'il faudrait tenir, parce qu'il faudrait faire bonne figure, parce qu'il faudrait préserver une image. Vous savez ce que j'en pense.
À l'inverse, l'engagement envers un enfant devrait être d'une solidité à toute épreuve. Permanent. Inconditionnel. Indiscutable.
Construire la sécurité mentale d'un être en pleine formation uniquement sur l'état du sentiment amoureux entre deux adultes c'est prendre un risque immense. Non pas parce que l'amour de couple serait sans valeur mais parce qu'il n'a pas vocation à porter seul la sécurité psychique d'un enfant.
Cela nous amène, à mon sens, à l'un des grands malentendus de notre éducation.
On dit souvent aux enfants "Tu es là parce que maman et papa s'aimaient très fort."
C'est dit avec amour, bien sûr. Avec l'intention de rassurer. Et dans beaucoup de cas, pas tous, c'est vrai. Mais on ne mesure pas toujours le raccourci intérieur que cela peut créer dans l'esprit d'un enfant. Si l'enfant comprend qu'il tire son origine et peut-être même sa valeur de l'amour que ses parents se portent entre eux que se passe-t-il le jour où cet amour disparaît ?
Que se passe-t-il quand maman et papa ne s'aiment plus ? Quand ils se disputent ? Quand ils se séparent ? Quand l'histoire telle qu'elle était vécue se défait ? L'enfant peut alors se demander, même inconsciemment "S’ils ne s'aiment plus est-ce qu'ils vont aussi arrêter de m'aimer moi ?".
Et là, quelque chose peut vaciller très profondément. Son origine même semble menacée. Comme si le socle sur lequel il croyait être né se fissurait. C'est pour cela que je crois que nous devons changer notre manière de penser ce que signifie "naître de l’amour".
Naître d'amour ne signifie pas forcément être né dans des circonstances parfaites, prévues, idéales ou parfaitement conscientes. Beaucoup d'enfants arrivent autrement, parfois par surprise, parfois dans des histoires complexes mais ce qui me semble essentiel c'est qu'un enfant puisse sentir à un moment profond de son histoire qu'il a été accueilli pour lui-même.
Qu'il n'est pas seulement le fruit d’un couple. Qu'il n’est pas la preuve d'une histoire. Qu'il n'est pas venu valider un amour. Qu'il n’est pas là pour tenir deux adultes ensemble. Qu'il n'est pas venu réparer une faille, combler un vide ou sauver une relation.
Naître d'amour devrait signifier être accueilli par deux êtres humains distincts qui ont fait, chacun à leur endroit, le choix profond d'aimer cet enfant, de le protéger, de l'accompagner quoi qu'il advienne ensuite de leur histoire à eux.
Cet amour-là, l'amour d'accueil, est d'une autre nature.
Quand je parle de dissocier le couple amoureux du rôle parental, je ne parle donc pas de froideur ni d’une parentalité contractualisée sans amour. Je parle d’une conscience supplémentaire celle qui permet à deux adultes de se dire que même si leur histoire amoureuse change un jour de forme, qu'eux s'éloignent, se séparent, leur responsabilité envers l'enfant, elle, reste entière, stable et commune.
C'est d'ailleurs souvent pour préserver l'illusion du couple uni que tant d'adultes s'enferment dans des relations qui n'ont plus de sens. On reste ensemble implicitement "pour les enfants". On serre les dents. On joue un rôle. On fait semblant. Mais les enfants sont de véritables radars émotionnels. Ils n'écoutent pas seulement ce qu'on leur dit. Ils sentent ce qui circule. Ils lisent les ambiances, les silences, les crispations, la froideur, le manque de tendresse vivante. Ils savent même quand ils ne savent pas expliquer. Et ils somatisent aussi.
En croyant les protéger on leur offre parfois une maison tenue debout par les non-dits, la culpabilité et la peur de défaire l'image familiale. Et sans le vouloir on leur transmet une vision bien triste de l'amour. Aimer ce serait rester même quand il n'y a plus de joie personnelle. Aimer ce serait se sacrifier. Aimer ce serait tenir une façade.
Je l'ai vécu. Et je crois profondément qu'un enfant ne gagne rien à grandir au milieu d'un amour qui n'est plus vivant mais que tout le monde fait semblant de maintenir debout.
Alors comment faire autrement ?
Je crois que la clé réside dans une forme de capacité psychique individuelle. Une maturité intérieure. Une conscience plus grande de ce que signifie donner la vie.
Avant de faire un enfant la vraie question ne devrait peut-être plus être seulement "Est-ce qu'on s'aime assez pour avoir un bébé ?". D'ailleurs, soyons honnêtes, souvent la question ne se pose même pas ainsi. Cela arrive, cela se fait, cela semble être la suite logique.
Mais peut-être faudrait-il plutôt se demander "Avons-nous, toi et moi, chacun de notre côté, la maturité émotionnelle nécessaire pour offrir à cet enfant le confort mental dont il aura besoin pour grandir ?". C'est un déplacement essentiel.
On libère l'enfant, d'abord, en lui offrant un socle de sécurité qui ne dépend pas des tempêtes de cœur des adultes. Il peut alors comprendre que même si ses parents ne s'aiment plus comme des amoureux, même s'ils ne vivent plus sous le même toit, lui n'a rien perdu de sa valeur. Il n'est pas l'enfant d'un échec. Il n'est pas le vestige d'une histoire terminée. Il reste l'enfant pleinement aimé de deux adultes qui ont choisi de l'accueillir.
Et on libère aussi les parents parce que le couple ne devrait jamais devenir une prison de culpabilité. Si l'histoire d'amour doit s'achever, elle s'achèvera cela demandera sans doute du courage, de la responsabilité mais cela ne devrait pas signifier que la famille explose. Cela devrait signifier que l'équipe parentale se réorganise.
Rester ensemble dans le mensonge peut blesser. Se séparer dans la violence peut blesser aussi. Ce qui protège réellement l'enfant c'est la vérité portée avec maturité, la stabilité affective et la décision profonde de ne jamais le placer au centre d'un conflit qui ne lui appartient pas.
Plus nous inculquerons cela à nos enfants, plus nous leur offrirons une sécurité intérieure réelle. Plus ils comprendront que l'amour ne se mesure pas seulement à la durée d'un couple mais à la vérité des engagements. Plus ils deviendront des adultes capables de se sentir aimés sans porter les histoires non résolues de leurs parents. Des adultes plus libres. Plus équilibrés. Plus aptes à choisir leurs partenaires par amour réel et non par peur de l'abandon, du vide ou de l'échec.
Et peut-être aussi qu'il y aura moins de guerres lors des séparations. Moins d'enfants pris en otage. Moins d’enfants sommés de payer le prix des blessures adultes.
Non, cette vision ne créera pas une vague de séparations et si elle en révélait une, alors peut-être faudrait-il justement se demander combien d'adultes étaient déjà enfermés dans des relations vides, maintenues par la peur, la culpabilité ou le conditionnement parce que l'amour véritable ne devrait jamais avoir besoin d'un enfant pour tenir debout. Et un enfant ne devrait jamais avoir à porter le poids d’un couple qui ne sait plus pourquoi il reste ensemble si ce n'est par peur.


